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Shuggie Otis, Sixto Rodriguez : deux sentiers de la perdition

Par Jeremy Jeanguenin

Ce n’est probablement pas une comparaison qui tombe sous le sens : seule la concomitance de ces retours inespérés nous donnent l’occasion de gloser. Je veux parler de Shuggie Otis et de Sixto Rodriguez.

Qu’ont-ils vraiment en commun ? Pas l’âge, en tout cas, puisqu’onze ans les séparent. Ce qui est énorme quand on a vingt printemps. Certainement une approche œcuménique des courants musicaux qui traversèrent leur temps et qui fondent cette respiration éthérée qu’ils partagent. Tous deux puisent dans le folk rock, quitte à se faire étiqueter un peu vite psyché-rock. Mais Rodriguez s’ancre dès l’origine dans le protest song (le qualificatif me pique les yeux, tout comme la comparaison du Figaro qui le situe d’emblée entre Dylan et Young : si peu ?) : derrière la musique, qui ne fait pas totalement écran de fumée… des paroles symboliques, des allusions pas toujours déguisées. Un attachement affirmé et une écoute des souffrances d’une population laborieuse miséreuse : Rodriguez joue dos au public. Sa façon de récuser en bloc le statut privilégié qui est donné à l’artiste dans la société. Ce n’est pas le cas de Shuggie Otis, qui reste profondément attaché à un rhythm and blues dont l’engagement ne frappe pas l’auditeur, sans compter l’influence sinon l’écrasante présence du père. Il baignera tout marmot dans l’univers télévisuel et spectaculaire du Johnny Otis Show.

Cela dit, on peut aisément téléscoper le style lyrique symbolique de Strawberry Letter 23 (Shuggie Otis) et de Sugar Man (Sixto Diaz Rodriguez) :

sixtorodriguezok

Sugarman
Won’t ya hurry
Coz I’m tired of these scenes
For a blue coin
Won’t ya bring back
All those colours to my dreams
Silver majik ships, you carry
Jumpers, coke, sweet MaryJane

(Rodriguez)

Pretty music I hear -- so happy
And loud -- blue flower echo
From a cherry cloud

Feel sunshine sparkle pink and blue
Playgrounds will laugh
if you try to ask
Is it cool?, is it cool?

(Otis)

shuggie

Il est certain que les substances psychotropes génèrent un univers foisonnants de couleurs et d’entrelacs. Cet engouement pour l’imagerie symboliste et le revival Art Nouveau sont à la base de l’identité graphique et poétique du psychédélisme.

Ces deux artistes ont aussi en commun d’avoir longtemps bénéficié d’une aura mystérieuse, sinon quasi mystique. On les a par exemple souvent pris pour des hommes aux semelles de vent, qui auraient brûlé leurs ailes bien trop tôt. On leur a prêté, pèle-mêle, des suicides, des overdoses, des disparitions problématiques. Autant de suppositions prenant la forme des plus divers fantasmes, et les alimentant : on se souvient de la découverte d’une photographie de Rimbaud en 2010, prétendument prise à Aden (Yemen), alors que le poète s’adonnait au trafic des armes en Abyssinie.

La comparaison s’arrête assez tôt elle aussi, bien qu’elle puisse être un peu plus filée. Voyons…

On peut relater un arrière plan généalogique nettement différencié, puisque Rodriguez est issu d’un milieu misérable mexicain, fils d’immigrés venus soutenir l’effort industriel automobile de la ville-moteur, Detroit. On ne lui connaît pas de filiation musicale, ce qui est loin d’être le cas de Shuggie Otis. Otis est né dans le blues de son père, le génial multi-instrumentiste Johnny Otis et de sa mère Phyllis : sa carrière fugitive démarre avec un premier album à 17 ans (Here Comes Shuggie Otis, 1969), elle s’effondre avec la parution de Inspiration/Information (1974) quasiment entièrement joué par Otis lui-même.

Tout s’arrête brutalement pour Otis comme pour Rodriguez. Dans le film récemment sorti Sugar Man (Malik Bendjelloul, 2012), des inconditionnels de l’œuvre discographique (des disquaires mais aussi l’écrivain et journaliste Craig Bartholomew) de Rodriguez mènent l’ enquête pour le retrouver. Lorsqu’ils entrent en contact et filment Clarence Avant, le producteur de Motown, on sent tout de suite que ce dernier respire le filou, mais quoi de plus normal : il est de notoriété publique que Berry Gordy, le grand patron de Motown était lui-même un noir négrier, qui produisait pour le business et le cash flow (il refusa dans un premier temps de sortir What’s Going On de Marvin Gaye, prétextant alors le chanteur sans avenir commercial). Avant lâche, avec un soupçon de reproche et d’emphase que Rodriguez n’aurait vendu que 6 exemplaires dans tous les États-Unis. Dans le même temps, pour des raisons commerciales sans doutes aussi complexes que celles quasi mafieuses (je me ravise : MAFIEUSES) qui gouvernèrent le succès de Dino « Dean » Martin, Epic flanqua à la porte Johnny et Shuggie Otis  :  » Les gens pensent que c’est moi qui ai décidé de disparaître, commente-t-il, ce n’est pas le cas. Epic a mis fin à mon contrat, mon père aussi était sur ce label. Ils nous ont jetés tous les deux. Lui d’abord, moi deux semaines après. Pendant longtemps, j’ai cru qu’ils nous en voulaient. Trente ans plus tard, j’ai appris qu’ils avaient jeté tous les artistes R&B que leur ancien président avait signés. «  (1). Ce dernier, sur son récent site internet, brandit la nouvelle de son retour comme une revanche sur l’industrie du disque qui aurait brisé l’avenir musical des Otis.

Alors que Rodriguez traîne sa silhouette romantique et légère de l’homme simple qui est retourné travailler sur les chantiers de démolition, Otis a sombré dans les drogues et les dépressions. Voilà, j’en perds ici presque le fil, c’est dire que la comparaison s’arrêtera définitivement ici. L’un est un modeste que l’on est allé chercher dans sa bicoque en bois et refuse de dormir dans le lit de sa chambre d’hôtel pour ne pas donner un lit à faire en plus à un employé, l’autre revient en reprenant son business musical en main quitte à laisser cours à des inepties aussi lamentables que l’interdiction d’échantillonner ses disques. Bref, deux visages, ceux d’une Amérique qui a vingt ans en 1970, mais deux sentiers de la perdition très éloignés spirituellement avec leur lot de circonstances et de conséquences…

(1) « La symphonie inachevée de Shuggie Otis », in Le Monde, Stéphanie Binet le

Sources

http://sugarman.org/climbup.html

Discographies

(œuvres en solo)

Sixto Rodriguez

  • Cold Fact (1970)
  • Coming from Reality (1971)

Shuggie Otis

  • Here Comes Shuggie Otis (1969), Epic Records
  • Freedom Flight (1971), Epic Records
  • Inspiration Information (1974), Epic Records
  • Inspiration Information / Wings Of Love (2013), Legacy Recordings
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