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Al Green, Hi Records & Hi Rhythm section

Par Jeremy Jeanguenin

La méta­mor­phose que connut Hi Records en pas­sant sous la hou­lette de Willie Mit­chell allait avoir une réso­nance sans pré­cé­dent sur l’histoire de la soul music et de façon géné­rale sur l’industrie musi­cale des années 1970. Alors can­ton­née à des pro­duc­tions rocka­billy et coun­try blues, Hi Records occa­sionne une véri­table renais­sance dans une Mem­phis qui a déjà connu une entre­prise glo­rieuse, celle de Jim Ste­wart et Estelle Axton, Stax.

Al Green et Willie Mitchell en studio

Al Green et Willie Mit­chell en studio

C’est encore une fois le pré­cieux Sweet Soul Music de Peter Gural­nick, qui nous four­nit les détails de ce tour­nant musi­cal (voir le cha­pitre “Les beaux jours de Hi”, p. 344 dans l’édition fran­çaise de 2003 publiée chez Allia). Pour Gural­nick, sans équi­voque, “Le seul label de Mem­phis à pour­suivre l’aventure au début des années 70 était Hi Records, la com­pa­gnie qui avait émer­gé dans le sillage du suc­cès de Sun en 1956”.

Stax est alors sur le déclin et enchaîne des pro­jets hasar­deux, sous-ten­dus par une poli­tique artis­tique et com­mer­ciale qui se cherche. C’est dans cet inter­stice que Willie Mit­chell, trom­pet­tiste de for­ma­tion, va char­pen­ter le “son Hi” et sa sec­tion “Hi Rhythm”. Alors que Hi, dont les parts sont majo­ri­tai­re­ment déte­nues par Joe Cuo­ghi, jouit du suc­cès du groupe de Bill Black (le contre­bas­siste d’Elvis Pres­ley), Willie Mit­chell, musi­cien et arran­geur mai­son, obtient un fau­teuil de direc­teur artis­tique. Non seule­ment il allat cher­cher Al Green (en lui payant le billet pour venir du Michi­gan où sa famille vivait depuis ses 13 ans), mais il fit venir un élé­ment clef dans la construc­tion de la “cha­pelle sonore” Hi (j’utilise ici le terme en pied-de-nez au mur du son de Phil Spec­tor) : le bat­teur Al Jack­son Jr, du déjà légen­daire Boo­ker T and The MGs, le qua­tuor der­rière la plu­part des grands suc­cès de Stax, d’Otis Red­ding à Sam and Dave, en pas­sant par Car­la Tho­mas et Albert King, entre autres.

Or, dans l’esprit de Mit­chell, il ne s’agit pas de clo­ner ni d’émuler la for­mule Stax. Mit­chell forme donc un groupe qui va l’aider à prendre le contre­pied de Stax et de la plu­part des label de Soul amé­ri­cains : il décide de s’adjoindre deux bat­teurs, Al Jack­son Jr, mais aus­si Howard Grimes, ain­si qu’une fra­trie qu’il a vu gran­dir et qu’il a lit­té­ra­le­ment “bibe­ron­né” musi­ca­le­ment, les frères Hodges, qui dépassent à peine la ving­taine, Leroy “Flick” à la basse, Tee­nie à la gui­tare (co-auteur de Here I am) et Charles à l’orgue. Archie Tur­ner est là pour les épau­ler aux cla­viers. Les sou­bas­se­ments sont posés, et même si les albums ne brillent pas tou­jours par leur ori­gi­na­li­té (sau­pou­drés de reprises), la saveur musi­cale est là.

L’orchestration blue­sy rehausse l’écrin gos­pel reven­di­qué par Al Green : il est déjà le “pas­teur de l’amour” qu’il devien­dra, le “Reve­rend Green”.

 

greenisblues

 

Le par­ti pris est une tex­ture sonore en retrait, sou­vent lente sinon très lente, uti­li­sant des sons assour­dis (toutes les peaux de la bat­te­rie sont déten­dues, la frappe pré­cise et lourde, la caisse claire bat la cha­made avec une grosse caisse cal­feu­trée aux édre­dons, les cym­bales ne des­serrent pas les dents. La basse est très en retrait, laisse la pre­mière gui­tare tis­ser ses notes. C’est dans un live fil­mé pour la légen­daire émis­sion Soul Train que s’exprime toute la magni­fi­cence du cock­tail Al Green/Hi Rhythm. Al Green, entou­ré de la fra­trie Hodges, et de cuivres de Mem­phis, intro­duit le thème en dou­ceur : l’instrumentation est si volon­tai­re­ment en retrait qu’elle laisse l’auditeur se foca­li­ser sur la pres­ta­tion vocale excep­tion­nel­le­ment vivante. L’orchestre joue si dou­ce­ment, à l’opposé de la toni­truance de Boo­ker T & The MGs sur scène. Puis, les cuivres vrom­bissent en réponse à la parole d’Al Green : le dia­logue dure en cres­cen­do jusqu’à un final explo­sif, don­nant vie à un titre pour­tant très égal dans sa ver­sion album.

Cette sobrié­té est l’écho idéal à la pos­ture et à la pres­ta­tion de Green : mesu­rée, conte­nue, pré­fé­rant la mimique et la puis­sance du regard et des mots aux transes électrisantes.

On pour­rait célé­brer tout autant les opus d’O.V. Wright (le magni­fique I’d Rather Be Blind, Crip­pled, Cra­zy) et Ann Peebles (le célèbre I Can’t Stand the Rain a eu une vie avant le disco).

Mais le bonus va à l’alchimie Green-Mit­chell-Jack­son, qui fait mouche.

http://www.allmusic.com/artist/hi-rhythm-section-mn0001869786/biography

J’en pro­fite pour signa­ler que le docu­men­taire de 1984 pro­duit par Robert Mugge, Gos­pel Accor­ding To Al Green, est dis­po­nible en inté­gra­li­té sur You­Tube. On y voit notam­ment Al Green seul à la gui­tare en stu­dio, inter­pré­tant un titre cryp­tique nom­mé I Love You With All My Heart, pres­ta­tion qui résume en quelques minutes tout le style de l’homme : une incroyable syn­chro­nie des mou­ve­ments de l’âme, du corps et de la voix, une musi­ca­li­té fer­vente. Il suf­fit de le regar­der sou­rire à la fin du thème. Tout est là.

 

Dis­co­gra­phie sélective

Back up train (1967)

Green is Blues (1969)

Al Green gets next to you (1971)

Let’s Stay Toge­ther (1972)

I’m still in love with you (1972)

Call me (1973)

Livin’ for you (1973)

Al Green explores your mind (1974)

Al Green is love (1975)

A voir éga­le­ment, à pro­pose d’Hi Rhythm et des frères Hodges :

http://www.allmusic.com/artist/hi-rhythm-section-mn0001869786/biography

http://homoerraticradioshow.blogspot.fr/2014/06/hi-rhythm.html

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