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Gimme Five

Par Jeremy Jeanguenin

Ce site reflétant mes goût musicaux toujours en évolution mais suffisamment ancrés sur la période 1960/1970, il en résulte que les allusions à la basse reviennent quasiment toujours à la « Fender Bass ».

Pourtant, il se produit au début des années 1980 une mutation qu’aucune firme produisant des basses électriques de façon industrielle, il me semble, n’a anticipée. Pas même Fender. Il s’agit de l’extension du registre de la basse électrique vers les « très graves ». Jusqu’ici, on se contentait généralement de descendre sa corde de Mi en Ré, comme par exemple James Jamerson sur What Become of the Broken Hearted chanté par Jimmy Ruffin ou plus tard Roger Waters sur Another Brick in the Wall Part 2 de Pink Floyd.

Certes, il faut reconnaître à Fender d’avoir eu l’audace de proposer, concomitamment au rachat de la firme par le groupe CBS, une basse à registre étendu vers l’aigu, proposant un Do aigu : la rarissime Fender V, basse à diapason court de forme assez disgracieuse mais qui aura suscité les attentions de James Jamerson (comme basse d’exercice) et de John Paul Jones. Inutile de préciser que ce modèle sera un échec commercial. Car ce n’est pas l’industrie qui impose automatiquement ses standards aux musiciens, mais l’innovation elle-même.

John Paul Jones, en tournée avec Led Zeppelin

John Paul Jones jouant la Fender Bass V, en tournée avec Led Zeppelin

Et comme souvent, cette innovation remonte de l’utilisateur final (on se croirait dans un séminaire de marketing, toutes mes excuses) ou de l’inventeur bricoleur vers l’industrie. C’est bien le cas en ce qui concerne l’ajout d’une 5e corde en Si grave sur une basse électrique, idée encore une fois adaptée de la contrebasse, puisque, comme je l’avais montré à travers l’exemple du Traité d’instrumentation de Berlioz, Beethoven écrivait pour des contrebasses pouvant descendre en Do grave (Symphonie Pastorale, quatrième mouvement).

Plus rare est l’accordage d’une contrebasse en Mi-La-Ré-Sol-Do (aigu), mais il est couramment employé pour des musiques privilégiant un registre de soliste medium/aigu, par exemple par le virtuose Renaud Garcia-Fons, exécutant des passages très rapides dans les mediums.

Renaud Garcia-Fons. Photo : Ilikedblebass [CC BY-SA 3.0]

Après cet aparté, revenons à la basse électrique. La première construction connue d’un luthier en matière de basse à cinq cordes étendue vers les graves est celle de Carl Thompson en 1974 à la demande d’Anthony Jackson. D’autres commandes de bassistes seront passées auprès du luthier Tobias dans les années suivantes. Cette demande étant ce qu’elle était, c’est-à-dire une commande de bassistes chevronnés et reconnus auprès de luthiers inventifs et prêts à accéder aux requêtes les plus exigeantes, le tout-venant de la basse va emprunter quelques chemins vicinaux avant de se voir proposer des modèles fabriqués à grande échelle. Sur ce dernier point, l’industrie instrumentale japonaise va imposer ses standards à une industrie américaine pas peu fière de ses trouvailles.

Mais en attendant, les bassistes rusent, avec ou sans l’aide de luthiers, pour transformer leur quatre cordes en cinq. Difficile d’avoir ces éléments, qui ne sont guère consignés dans des livres, autrement que par le biais des forums de musiciens ou des publicités de magazines.

Trevor Wilkinson a par exemple proposé dans les années 1980 un kit de conversion 4+1 pour convertir sa basse à la 5e corde grave. Le kit comprenait un sillet retaillé pour 5 cordes, un chevalet avec un pontet supplémentaire coulissant et un pontet venant remplacer le guide-cordes de la version 4 cordes, l’accordage du Ré se faisant à la molette du chevalet, ainsi qu’une corde de Si grave (2e ligne sous la clef de Fa).

Wilkinson - Kit de conversion 4+1 5 cordes

Wilkinson -- Kit de conversion 4+1 5 cordes

 

Wilkinson kit 4+1 corde : guide d'installation

Wilkinson kit 4+1 corde : guide d’installation

L'accordange du sol se fait au chevalet avec une molette.

L’accordange du ré se fait au chevalet avec une molette.

C’est chez les Japonais qu’on prend acte de la tendance musicale, tendance qui s’affirme vers les bas graves à mesure que le synthétiseur basse, Moog ou autre, prend de l’ampleur dans la music funk et pop. Le synth bass domine les années 1980 : lourd, puissant et précis, il propose différents timbres instrumentaux et permet d’étendre considérablement le registre tonal. J’en veux pour exemple le succès des productions de Quincy Jones, comme Thriller de Michael Jackson ou It’s Your Night de James Ingram. Le groupe de funk synth D-Train sous la houlette de Hubert Eaves III donne le ton avec Music dès 1983.

Fender, qui rate également le tournant des basses à électronique active, ne propose hélas rien de neuf en terme de basses. Il faut dire que Bill Schultz, avec l’aide de quelques employés de Fender alors en total faillite, a racheté le stock Fender qu’il fait assembler dans des usines japonaises, dont la mythique Fuji Gen Gakki. De leur propre aveu, à la réception des guitares assemblées et finies par les nippons (sous la marque Squier), ils en ont pleuré tant le travail était superbe. Ce rapprochement de Fender avec les grands facteurs d’instruments de musique de la puissance japonaise est déterminant pour les trente années à venir. C’est le business japonais qui va dépasser et modeler par conséquent l’industrie musicale américaine, tantôt de façon rude sous forme de menace des savoir-faire (en proposant des copies exactes, poursuivies en justice et connues sous l’appellation « Law Suit » désormais prisées et sujettes à spéculations), tantôt en proposant des alternatives innovantes.

C’est donc Yamaha qui préfigure le lancement de basses à cinq cordes à l’échelle industrielle. Parmi leurs ambassadeurs, on trouve le bassiste et leader du groupe légendaire japonais de musique jazz-fusion progressive Casiopea, Testuo Sakurai, mais aussi Nathan East, bassiste de R&B nourri aux lignes de Chuck Rainey et James Jamerson ainsi que le bassiste de jazz John Patitucci, formé à la contrebasse et très demandé dans les sessions de musique popet rock (de Everything but the Girl à Roger Waters). Ces bassistes se convertiront ensuite à la basse à six cordes (sur  laquelle est ajouté un Do aigu), devenant l’avatar du bassiste de session capable d’aborder tous les registres avec un instrument moderne et polyvalent.

Tetsuo Sakurai et John Pattitucci chez Yamaha (catalogue Yamaha 1994)

Tetsuo Sakurai et John Pattitucci chez Yamaha (catalogue Yamaha 1994)

Nathan East chez Yamaha : 4 et 5 cordes

Le succès de ces instruments à 5 cordes japonais ne s’est jamais démenti et a incité de nombreuses firmes à leur emboîter le pas.

Ces industries ont permis à la basse très grave de s’introduire dans la musique pop, et de façonner le son des années 1990 et du nouveau 3e millénaire. En témoigne la ligne de basse -- retenez-là comme exemple de notes jouées sur une basse à cinq cordes -- de Doug Wimbish en exergue du racoleur Sweet Thing de Mick Jagger en 1993.

Pour terminer ce billet, on peut prendre acte de l’introduction de la basse à cinq cordes dans les musiques utilisant des sons très graves (les dérivées du metal, du trash-metal), mais aussi de la basse à cinq cordes devenue emblématique de la soul contemporaine et du gospel moderne.

Adam Blackstone, bassiste et directeur musical que l’on retrouve dans la pop funky de Justin Timberlake et de Jill Scott mais aussi Pharrell Williams, est une figure du son R&B contemporain à la basse 5 cordes.

En conclusion, un des bassistes à cinq cordes qui m’a marqué ces dernières années est Sharay Reed, qui transfigure le gospel contemporain. Ici il « jamme » littéralement dans un prêche évangéliste survolté. Ce style renouvelé prend le contre-pied du gospel original, avec des basses davantages improvisées et bondissantes.

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